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Duos d’artistes ; un échange – La Fortune
avec Emilio Lopez-Menchero

L’Iselp, Bruxelles, BEL, 2012


Deux poids, deux mesures, Charles-François Duplain et Emilio Lopez Menchero
CHFD 82 KG / ELM 79 KG, Béton, 38 /38 / 30 cm, l’Iselp, 2012
Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent, Charles-François Duplain
Dessin à même le mur, dispersion, craie blanche, 2012
H1/H2, Emilio Lopez-Menchero
Technique mixte, 2012
©JJSEROL
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Charles-François Duplain ou l'autoportrait revisité

Charles-François Duplain (alias CHFD) traite sans cesse de l'autoportrait dans une démarche qui pourrait paraître à première vue nombriliste. Mais c'est sans compter sur sa position ambiguë et fantaisiste.

Comptage et épopée

Paradoxalement, ses autoportraits se passent souvent de l'incarnation de l'auteur. Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent (2012), conçu pour L'iselp, est un alignement de 16'195 signes à la craie sur un mur peint. Ils correspondent au nombre de jours que l'artiste a passé sur terre, de sa naissance au vernissage de l'exposition. CHFD agit ainsi comme un prisonnier qui trace des coches sur les parois de sa cellule pour compter la durée de son enfermement. Il a d'ailleurs réalisé la première oeuvre de ce type, 37 ans, 1 mois et 20 jours ou l'autoportrait même (2004), lors d'une exposition dans l'ancien pénitencier de Delémont. On peut s'imaginer qu'il continuera à mesurer ainsi son vécu jusqu'à sa mort.

La vie serait-elle une prison et la mort une libération? Fortune et servitudes... paraît parfumée d'un romantisme morbide. Mais cette oeuvre frôle aussi l'inanité - son titre romanesque contraste avec sa formulation dans un tracé fastidieux. CHFD brouille les pistes. Si cette oeuvre est un autoportrait, c'est celui d'un artiste aux multiples visages : un prisonnier, un romantique cloîtré en proie à la mélancolie, ou encore le héros d'une épopée riche en rebondissements, voguant entre « grandeur et décadence ».

Déjouer l'histoire

« Grandeur et décadence », CHFD pourrait appliquer ces termes à la figure de Napoléon, référence omniprésente dans son oeuvre. L'artiste le considère comme un personnage qui oscille entre le sublime et le ridicule par excellence. Dans la vidéo en boucle Waterloo à contre-courant (2010), CHFD devient l'acteur d'un scénario qui déjoue les faits historiques. Sur le champ de bataille qui a vu la défaite de l'empereur, armé d'une manche à air, il attend que le vent tourne: en direction de la chute ou du triomphe?

Cette action burlesque mime une métaphore et flirte avec l'absurde, comme Fortune et servitudes... Mais les rôles que l'artiste se donne sont toujours ambigus. Attendre que le vent tourne sur un site devenu un monument, ce n'est pas seulement revisiter le passé et interroger notre rapport aux lieux de mémoire. C'est aussi souligner la temporalité du présent en prenant une position d'expectative, ou, selon CHFD:

« Boutiquer pendant 45 ans pour finir en tapisserie… en trois jours…» 1

Que ce soit par le biais de coches sur un mur ou d'une manche à air, CHFD parle du temps et de ses différentes durées, dans sa dimension profondément subjective.

L'artiste en saltimbanque

« Que se passe-t-il alors ? Du dehors, du monde articulé surgit une forme toute faite (un mot, un vers un rire satanique ; ou encore Napoléon, César, le Christ ; ou peut-être simplement les pleurs versés sur la tombe des parents) : alors, dans une rencontre foudroyante, « l’œuvre » naît. » 2

Ces autoportraits aux multiples facettes semblent davantage cacher CHFD que le montrer. Tel un acteur de théâtre, il ne cesse de se déguiser. Il le fait d'ailleurs littéralement, revêtant l'uniforme d'un hussard, ou mimant un « décloué du Golgotha » (Charles en charlatan, 2006, vidéo).

Parfois, il se métamorphose. Avec une maquette, il devient l’astronaute d’une mission Apollo, abandonné sur la lune (Autoportrait sélène, 2004). Il se mue en boulet (Né un 23 juin, 2008) sur lequel est gravé sa véritable date de naissance, le 24 septembre 1967. Il entremêle ainsi ses origines jurassiennes et le destin du canton du Jura. 23 juin et 24 septembre sont deux jours mémorables pour ce canton. C'est suite au plébiscite du 23 juin 1974 qu'il acquiert son indépendance par rapport au canton de Berne.3 Mais Il n'est officiellement créé que le 24 septembre 1978, suite au vote positif des cantons suisses. Comme si l’histoire lui jouait aussi des tours…

A travers ses innombrables déguisements et métamorphoses, CHFD s'affilie à la tradition de l'artiste en saltimbanque et rejoint le belge Emilio Lòpez-Menchero. Leur duo va d'ailleurs encore corser le jeu en réalisant des autoportraits réciproques.

Fortune

Pourtant, la position de ces deux artistes diffère. Leurs interprétations du terme « Fortune » - titre choisi pour leur exposition - le prouvent. Pour Emilio Lòpez-Menchero, il renvoie plutôt à la richesse, dans une attitude sociologiquement militante. Tandis que CHFD, fidèle à sa posture plus distante, l'associe à des considérations orientées vers la temporalité et la mémoire.

Valentine Reymond
Musée jurassien des Arts, Moutier

1___Entretien avec l'artiste, 2011
2___Robert Musil, Der Mann ohne Eigenschaften (L'Homme sans qualités), roman en trois parties, 1930-1933 (trad. fr. Paris, Seuil, 1995), T.1, p. 515.
3___En 1815, suite à la défaite de Napoléon à Waterloo, par décision du Congrès de Vienne, le Jura est attribué à la Suisse et en particulier au canton de Berne pour compenser les pertes de celui-ci : le Pays de Vaud et la Haute-Argovie.

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Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent, Charles-François Duplain
Dessin à même le mur, dispersion, craie blanche, 2012
H1/H2, Emilio Lopez-Menchero
Technique mixte, 2012
©JJSEROL

Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent, Charles-François Duplain
Dessin à même le mur, dispersion, craie blanche, 2012
H1/H2, Emilio Lopez-Menchero
Technique mixte, 2012
©JJSEROL

Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent, Charles-François Duplain
Dessin à même le mur, dispersion, craie blanche, 2012
©JJSEROL

Deux poids, deux mesures, Charles-François Duplain et Emilio Lopez Menchero
CHFD 82 KG / ELM 79 KG, Béton, 38 /38 / 30 cm, l’Iselp, 2012
© Marie-Laure Maillat

H1/H2, Emilio Lopez-Menchero
Technique mixte, 2012
©JJSEROL

Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent, Charles-François Duplain
Dessin à même le mur, dispersion, craie blanche, 2012
H1/H2, Emilio Lopez-Menchero
Technique mixte, 2012
©JJSEROL

Fortune et servitudes ou grandeur et décadence de CHFD du Jadis au Présent, Charles-François Duplain
Dessin à même le mur, dispersion, craie blanche, 2012
H1/H2, Emilio Lopez-Menchero
Technique mixte, 2012
©JJSEROL

Bisocle ou à 1,5cm près, il ne faut juger l’homme à ces actes mais à ces intentions dit le coup de Trafalgar; Nonobstant que dans la marine à voile tant que l’on est pas arrivé un imprévu peut toujours se produire, Charles-François Duplain
Prototype N°003-01, Balsa, 120/140/70mm, 2012
L’objet du différend, Emilio Lopez Menchero
Photo, 2012
©Charles-François Duplain

Waterloo à contre courant, Charles-François Duplain
Vidéo-performance de 8 minutes en boucle, opératrice Marie-Laure Maillat, CHFD production, 2010
Torero torpedo, Emilio Lopez Menchero
Vidéo, 2010
©Charles-François Duplain